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Nov 162017

En hommage à une amie qui m’a fait l’honneur de préfacer mon livre

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En hommage à une amie qui m’a fait l’honneur de préfacer mon livre

Préface au livre « Les femmes contre l’intégrisme » de Maryam Radjavi
https://goo.gl/koFZBF

Le livre « Les femmes contre l’intégrisme » a été publié en 2013 à Paris. C’est un souvenir de ma chère amie Françoise Héritier, car elle en a rédigé la préface, avec un texte riche sur la liberté des femmes et la nécessité de leur présence au leadership de la société.
Son souvenir restera à jamais dans nos cœurs.

de Maryam Radjavi

Maryam Radjavi est une femme politique et c’est en tant que telle, femme politique, qu’elle a écrit cet ouvrage Les femmes contre l’intégrisme où elle expose les principes de son activité. Présidente du Conseil national de la résistance iranienne installé en France, organisme central du Mouvement de résistance du même nom, en butte à la fureur hargneuse du régime en place, elle attaque de front la question des fondements de l’intégrisme islamique qui détient le pouvoir en Iran et celle des rapports de compatibilité entre islam et démocratie, questions dont on sait, au moins pour la deuxième, à quel point elles sont l’objet de controverses aujourd’hui.

Mais, femme politique, Maryam Radjavi pense également cette lourde histoire contemporaine en termes anthropologiques en posant la question des bases idéelles du pouvoir islamique intégriste et en donnant d’entrée de jeu la réponse qui convient : « La misogynie et le rejet de l’égalité des sexes au nom de l’Islam constituent (...) la force motrice de l’intégrisme. »

L’intégrisme s’est installé au pouvoir en Iran en 1979 après le retour de l’ayatollah Khomeiny et dans ce pays, à la population à 98% chiite, s’est instauré alors durablement un « courant de pensée obscurantiste caractérisé par une répression sans merci, le monopole du pouvoir, la ségrégation religieuse, une misogynie sans précédent et une soif d’expansionnisme sans fin. »

Pourquoi une telle oppression misogyne désastreuse ? Maryam Radjavi répond à cette question princeps de manière exclusivement politique : pour préserver le pouvoir. La répression portant sur les femmes est nécessaire pour maintenir la dictature religieuse. Il lui apparaît donc que l’antidote à ce mal inouï, -et dans l’inaction des Etats et des institutions communes internationales telles l’ONU-, se trouve dans la « puissance oubliée» des femmes et qu’il convient donc pour vaincre cette culture intégriste dévastatrice non seulement que les femmes se rendent compte qu’elles sont « à la pointe du combat » mais encore qu’elles en assument volontairement le leadership. Ainsi, parmi les chapitres les plus intéressants de ce volume se trouve celui où elle explique la manière volontariste dont le constat ci-dessus a été établi mais aussi exécuté et où elle analyse les résistances rencontrées en chemin de la part des hommes mais aussi des femmes que leurs apprentissages personnels faisaient douter de leurs capacités et qui ne pouvaient envisager qu’en tremblant d’assumer des responsabilités de direction. Désormais, les femmes sont plus nombreuses que les hommes au Conseil national, organisme de direction de la Résistance iranienne.

Cette clef de voûte de la lutte contre le fanatisme intégriste qui détient le pouvoir en Iran est sans conteste politiquement et pragmatiquement justifiée au sein de l’appareil politique et militant de résistance. La question reste cependant celle de comprendre pourquoi c’est sur le point de la différence des sexes que se fonde l’oppression.

Maryam Radjavi répond à cela par l’idée d’une perversion des textes coraniques, avec l’instauration par Khomeiny et ses semblables d’un système de pensée selon lequel deux « genres » humains radicalement différents « obéiraient à une nature qui suit un objectif précis » tel que, pour faire société, le corps, les sentiments et l’identité des femmes appartiendraient totalement à l’homme qui est le maître de chacune d’elles, mais interprétation erronée du Coran. D’une lecture critique des versets du Coran qui traitent de la question du rapport des sexes, elle tire même la conclusion qu’il s’agit là d’une pensée profondément anti-islamique. Dans le Coran, l’essence de l’humanité se trouve dans la conscience, la liberté et le sens des responsabilités partagées entre hommes et femmes. Pour Maryam Radjavi, l’islam des fondamentalistes trahit ainsi explicitement les textes. Fort courageusement et fort à propos, l’auteur relève également que le Coran a apporté au VII° siècle un bouleversement positif dans la condition économique et sociale des femmes en proclamant, comme dans la sourate Hijerat, que les êtres humains sont égaux sans distinction de sexe ni d’origine. Comment, dit-elle avec force, se prétendre libre lorsque « on doute de l’humanité de la moitié de l’humanité » comme le font le intégristes ? Pour elle, ce bouleversement historique a été transformé et fixé par une interprétation erronée qui a été faite par la suite des textes coraniques et elle plaide afin que se poursuive l’élan libérateur freiné de l’islam des origines, qu’il convient de faire évoluer en s’accordant aux temps historiques.

C’est à ce point que je me permettrai des réserves. S’il est bien vrai que le rejet de l’égalité des sexes au nom de l’islam est la force motrice de l’intégrisme politique, j’ajouterai qu’il est la force motrice de toutes les religions révélées à des degrés variables selon les temps et les lieux et même que ce que j’appelle « la valence différentielles des sexes » est un trait véritablement universel.

Il s’agit là d’une notion qui met en exergue une opposition des catégories mentales qui nous servent à penser, selon qu’elles sont attribuées par chaque culture soit au sexe masculin soit au sexe féminin, opposition doublée d’une hiérarchisation des valeurs qui leur sont affectées qui classe toujours les catégories mentales considérées comme masculines comme supérieures à celles considérées comme féminines : vaillant et brave vs lâche et peureux, autoritaire vs obéissant, actif vs passif, dynamique et entreprenant vs inerte et statique, prestigieux vs décrié, noble vs ignoble, fiable vs non fiable, protecteur vs protégé, maître vs dépendant , hardi vs timide, etc... Ce trait est apparu au Paléolithique pour répondre à l’exigence de sens de l’humanité pensante face à l’énigme que lui posait la triple évidence de la permanence de la différence sexuée dans toutes les espèces animales visibles, de la reproduction des deux sexes par les femelles exclusivement et de la nécessité pour cela d’un acte sexuel préalable. Dans l’ignorance de l’existence des gamètes et de la responsabilité partagée dans la procréation entre ovule et spermatozoïde, la réponse « évidente » à cette énigme fut que les mâles mettent les enfants dans les femelles et, par extension, que les femmes sont mises à la disposition des hommes afin qu’ils aient les fruits dont ils ne peuvent accoucher eux-mêmes,. Cette certitude a assis pour des millénaires, en étant transmise et transformée génération après génération, à la fois l’échange matrimonial des femmes par les hommes entre eux, la confiscation de la capacité reproductive des femmes, l’assignation de ces dernières à la maternité et aux tâches non prestigieuses du domestique, et même in fine l’enfermement ou l’impossibilité pour les femmes de disposer librement de leur propre corps. Dans cette optique, les religions révélées, apparues fort récemment (7000 ans pour la plus ancienne), ne font que s’appuyer sur ces convictions archaïques et pures créations mentales que les individus reprennent chacun à leur compte comme vérité naturelle, en les renforçant par des notions qui voient dans la liberté surtout sexuelle des femmes, une souillure, une faute, une atteinte à l’honneur masculin ou tribal. Des méthodes particulières assurent le maintien de cet ordre tant cognitif que social, confortées par ces représentations, ces jugements, ces « stéréotypes » méprisants qui sont absolument nécessaires pour asseoir durablement le pouvoir de ceux qui s’arrogent la place du fort sur ceux que le sort adverse, ici celui fondé sur la différence de sexe, a désigné comme étant mis à leur disposition.

Maryam Radjavi a raison d’insister, comme elle le fait, sur la force des femmes, mais à mes yeux il ne s’agit pas là d’une particularité due à la commune nature de leur sexe (vision essentialiste) mais du développement devenu possible d’un trait à modulation individuelle variable, qui est commun à toute l’humanité mais que, culturellement, seuls certains (ici les hommes) ont le droit de cultiver et de revendiquer comme apanage. Cependant, si, de façon pragmatique, il faut amorcer le mouvement vers la démocratie et vers l’égalité par un partage volontariste du pouvoir entre les sexes, il faut bien être conscient : que le problème dépasse largement le cadre contemporain de cet islam fanatique qu’elle estime dévoyé ; qu’il n’est pas évident, selon la lecture que je viens de faire, que le Coran, même évolutif, soit un cadre favorable à l’égalité totale entre les sexes dans les actes mais aussi dans les esprits ; que la difficulté commence à partir du moment où il ne suffit plus d’instaurer l’égalité dans un mouvement politique d’opposition mais d’en faire la base de pensée, l’univers cognitif normal, de tout un peuple, toute une culture ; et enfin que ce travail devrait, pour atteindre l’efficacité parfaite, être accompli parallèlement par la totalité des cultures et des Etats politiquement construits qui existent actuellement, puisqu’il s’agit non d’un ordre culturel particulier mais d’un schéma de pensée universel.

Maryam Radjavi dresse un tableau convaincant de la vision intégriste où la valeur absolue se situe dans le comportement sexuel des individus, les femmes étant considérées comme la source du péché et du mal. Mais elle souligne que sur les 6200 versets du Coran, 500 seulement traitent de la loi dont 10 des « grands péchés ». Pour l’intégrisme, le péché sexuel fournit la justification substantielle de toutes les formes de répression, sous le contrôle du Département de lutte contre le vice : humiliations, exécutions, sévices, apartheid sexuel, et pour les femmes particulièrement: circulation sous contrôle, code vestimentaire, défiguration, viol systématique en prison, vente de fillettes, prostitution aggravée, lapidation, polygamie, mariage provisoire, privation du droit de divorce et de garde des enfants, privation du droit choisi au travail et à l’éducation..., et naturellement privation « par nature » de droits juridiques fondamentaux (héritage, témoignage...) et de l’accès au pouvoir sous toutes ses formes. « Le simple fait d’être femme la prive du droit de gouverner », comme l’a écrit Yazdi, mollah chef des services juridiques du régime iranien, alors que les sourates Toba, Al-e-Omram et Ahzab associent à part entière les hommes et les femmes « fidèles et vertueux » dans la capacité à diriger les autres. Il existe même une sourate (sourate Nour) qui considère comme péché majeur la calomnie d’un homme à l’endroit de son épouse, situation où le Coran tranche d’avance sur la parole de la femme. Dans deux annexes bienvenues, Maryam Radjavi dresse la liste des lois misogynes édictées par les mollahs qui fixent notamment la majorité pénale des filles à 8 ans et 9 mois (14 ans et 6 mois pour les garçons) et l’âge au mariage des filles à 13 ans (et même plus tôt selon la volonté du père), et fait l’inventaire des réponses des principaux ayatollahs, lesquels interrogés sur la question de savoir si la Convention de l’ONU contre la discrimination sexuelle était conforme à la loi islamique répondent explicitement que l’égalité entre hommes et femmes n’est pas conforme aux préceptes religieux (la signature a été refusée en 1998), l’un d’eux ajoutant même que des libertés accordées aux femmes entraîneraient « de nombreux fléaux dans les sociétés humaines . »

Confortée par l’idée que même si le Coran n’est pas idéal du point de vue de l’égalité des sexes, il a cependant été une étape intermédiaire nécessaire et même une « tactique » pour passer de l’époque préislamique à un monde nouveau (le Prophète aurait-il eu en tête l’idée d’une égalité complète mais n’y serait-il allé que prudemment ?), Maryam Radjavi énonce en une phrase-clé les principes de l’action militante du mouvement de résistance qu’elle anime et dirige : « La fidélité à l’esprit authentique de l’islam nous conduit à accorder aux femmes les droits et libertés conformes aux progrès sociaux et économiques de notre époque . » Sans parler de laïcité, elle énumère dans une annexe la série impressionnante des mesures ponctuelles que le Mouvement de résistance préconise pour parvenir à l’égalité à l’intérieur même de la fidélité à l’islam (point dont je doute fortement, comme pour toute religion du Livre, sauf à considérer qu’il s’agit là d’une « tactique » analogue à celle qu’aurait utilisée le Prophète pour faire avancer les choses sans bouleverser totalement des habitudes mentales archaïques).

Après quatre chapitres consacrés à l’exposition de cette thèse, Maryam Radjavi expose la condition féminine en Iran depuis 1909 et l’ancienneté de la lutte des associations féminines avant la répression sanglante qui débute en 1979 (plus de 120 000 exécutions dont des dizaines de milliers de femmes), puis elle analyse l’expérience de la résistance iranienne hors les murs qui a mis les femmes au premier rang en raison inverse du fait que le pouvoir des mollahs est installé sur la négation du fait même d’être femme. Mais, elle en convient, la lutte doit être menée sur deux fronts : contre le pouvoir théocratique, contre les esprits masculins (et l’intériorisation de l’infériorité par les esprits féminins). Le Mouvement a choisi dès 1985 une action volontariste en commençant par le haut, sans attendre une improbable évolution des esprits ou une augmentation naturelle des masses critiques de compétence. On a commencé par doubler le nombre des femmes au Conseil central, en faisant entrer des femmes dans tous les secteurs de spécialisation traditionnellement reconnus comme masculins (armée, choix politiques, gestion ...) et en confiant dans ces secteurs des pouvoirs importants à ces femmes, puis en 1993 le Mouvement a confié à des femmes exclusivement la responsabilité de son Conseil de direction. On peut aisément se représenter qu’il a fallu pour cela des milliers d’heures de réunion, beaucoup de psychologie auprès d’hommes se sentant rejetés et acceptant mal d’être commandés par des femmes et aussi auprès des femmes pour qu’elles ne se jugent plus au travers du regard des autres.

Autant dire qu’il y a là une expérience humaine étonnante que nous ne pouvons que contempler, admirer et soutenir, voire dont nous devons nous inspirer dans des contextes où l’apparence démocratique et laïque donne le change sur la réalité et masque ce soubassement essentiel du pouvoir politique jusqu’à maintenant, à savoir la domination sur le corps des femmes, l’occultation de leurs facultés et leur élimination par principe de la compétition pour le pouvoir.

Dans un registre légèrement différent mais avec une ardeur dont nous saisissons tout le sens, Maryam Radjavi expose la situation des résistants iraniens en exil vivant à demeure dans la ville d’Achraf en Irak, que des ententes entre les gouvernements iranien et irakien et le quasi abandon de la protection internationale ont soumis à des pressions qui relèvent de la torture (qu’on imagine des centaines de hauts parleurs qui déversent jour et nuit des messages tonitruants de haine...) et qui sont désormais contraints à l’évacuation dans les pires conditions vers le camp sinistrement nommé Liberty, dans le désert, sans eau en suffisance, sans protection sanitaire ni de tout autre ordre, dans le silence assourdissant des Nations. Là aussi, les femmes sont le bras armé de la lutte.

Françoise Héritier
Professeur honoraire au Collège de France

Maryam Radjavi

 

Présidente-élue du Conseil national de la Résistance Iranienne

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